Petit plaisir ou objet qui dure : ce que nos achats disent de nous
Ce samedi-là, sur un marché des créateurs, j'ai regardé les gens acheter. Et j'ai compris quelque chose que j'ai mis du mis du temps à analyser.
Les personnes s'arrêtent régulièrement sur mon stand, me posent des questions et sont très interessées par la technique et les émaux que j'utilise ; le kurinuki et le métalisé on n'en voit pas à tous les coins de rue (du moins pas pour l'instant).
"C'est très beau" j'en ai eu des dizaines et des dizaines tout au long de la journée ;
et ça s'est arrêté là...
J'ai pris le temps d'observer ces personnes : dans la majorité des cas, elles ont fini par acheter sur d'autres stands pas loin du mien : de très jolies bougies sur le thème de Paques ou encore des chocolats.
Je ne leur en veux pas, c'est le jeu des marchés de créateurs, mais ces scènes m'ont marquées. Et ça fait plusieurs jours que j'essaie de comprendre.
Le plaisir immédiat contre la valeur durable
La bougie, on comprend tout de suite ce que c’est : on l'allume, ça sent bon et ça crée une ambiance. Le chocolat, c'est bon, ça fait toujours plaisir et ça ne demande aucune réflexion. On comprend instinctivement ce qu'on achète. Et, à un prix plus bas que de la céramique, le risque est faible : si on ne l'aime pas autant qu'espéré, ce n'est pas très grave. Ca se "consomme" rapidement et on passe à autre chose.
La céramique, c'est différent. C'est plus abstrait à appréhender. On ne sait pas toujours exactement comment on va l'utiliser, où on va la poser ou encore si elle va s'intégrer avec notre intérieur. Le prix, par exemple 52€ pour un bol en grès Inspiration Chawan, demande une justification que la bougie ou le chocolat n'exigent pas. Et puis surtout, ça reste longtemps.
Attention, je ne dis pas que la céramique a plus de valeur que les bougies ou les chocolats, j'en consomme moi-même, j'adore ça et je respecte totalement les artisans. Je parle juste d'un constat.
Et petit à petit, j’en suis arrivée à comprendre quelque chose d’assez simple :
Notre cerveau n’est pas très bon pour se projeter dans le temps. Il est beaucoup plus à l’aise avec le plaisir immédiat.
Ce que l'objet dit de notre rapport à nous-mêmes
Ce réflexe traduit quelque chose de plus nuancé :
Si acheter une bougie ou du chocolat, c'est s'offrir un moment alors acheter une pièce de céramique fait main c'est plutôt s'offrir un quotidien. On n'est clairement pas sur le même type d'engagement.
La céramique demande de se projeter. Est-ce que l'on mérite d'avoir de beaux objets dans sa vie de tous les jours alors qu'habituellement on prend son café dans une tasse à 1,50€ vendu dans une grande enseigne ? En soi, elle remplit aussi très bien son rôle.
Elle demande aussi d'accepter, consciemment, que le geste du matin, servir son café ou boire son thé, vaut la peine d'être accompagné de quelque chose qui a été façonné avec intention. Et encore aujourd'hui, les céramiques "utilitaires" qui m'ont couté très cher (bien loin de mes propres prix) restent souvent posées là, comme des petits trésors.
Et c'est peut-être là que ça coince. Pas juste sur le prix.
Mais peut-être sur la permission qu'on se donne d'accorder plus d'importance à ces petits moments que l'on vit tous les jours sans y porter attention.
Le wabi-sabi comme réponse ?
La philosophie japonaise du wabi-sabi, qui guide chacune de mes créations, ne parle pas de perfection ni de luxe. Elle parle plutôt de la présence des choses imparfaites, qui vivent avec nous.
Un bol en grès façonné à la main n'est pas un objet de décoration qu'on admire de loin ou que l'on doit protéger dans un placard en attendant l'occasion idéale. On pourrait dire que c'est un objet de vie, qui se patine et qui porte les traces du temps et de l'usage. Et c'est peut-être là que se trouve la vraie utilité de ces objets.
Dans un monde qui nous vend de l'éphémère à chaque coin de rue, choisir la durée est presque un acte militant!
Je ne cherche pas à dire qu’il faudrait arrêter d’acheter des bougies ou des chocolats.
Ce n’est pas le sujet.
Mais plutôt à poser une question : la prochaine fois que vous hésitez devant une céramique faite main, est-ce vraiment le prix qui freine...
ou alors la permission de vous offrir quelque chose qui dure ?
Peut-être que la réponse ne se trouve pas dans un raisonnement, mais dans ce qu’on ressent en les ayant entre les mains...
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Floryane, Créatrice de Kintara Ceramics



